C’est à l’abri du vent froid (7 degrés !) que nous abordons l’allée de la Fagne de la Goutte juchée à 606 mètres d’altitude. D’emblée, le chant du coucou s’est fait entendre distinctement, puis ce fut celui des grenouilles vertes. Quel bonheur!
Ensuite diverses réflexions, avec moultes questions et échanges, sont amenées de la part des 12 participants sur le thème de la flore, des tourbières, les sphaignes (28 espèces en Belgique, toutes protégées) dont certaines sont édificatrices de tourbe avec les fameux « tremblants ». Nous devenons à chaque sortie de plus en plus familiers avec les techniques habiles des construction de castors.
Attentifs également aux chants de la fauvette à tête noire, du pouillot fitis, du tarier pâtre observé dans la zone pâturée par les vaches rustiques. Comme l’a souligné Raphael Thunus rencontré sur le sentier, ce printemps a été très difficile pour la faune : trop froid durant la période d’élevage et donc pas d’insectes en suffisance pour nourrir les oisillons. Du coup les mâles rechantent pour une deuxième nichée de sauvetage. Bien trop sec aussi en avril : toutes les ornières forestières se sont asséchées entraînant la mort des œufs et têtards de grenouilles et tritons. Heureusement les nombreuses mares et étendues d’eau aménagées par les castors ou les humains lors des travaux de restauration des tourbières wallonnes, font la part belle aux zones humides : LIFE St Hubert (2003-2007) , LIFE Croix Scaille (2006-2009), LIFE Lomme (2010-2014), LIFE Hautes Fagnes (2007-2012), LIFE Ardenne Liégeoise (2012-2018). D’autres LIFE poursuivent la dynamique de protection vers ces espèces et donc aux milieux associés aux tourbières : LIFE Loutre et LIFE Vallées ardennaises.
Tous ces projets de restauration des milieux tourbeux, qui sont rares de part leur surface en Europe, abritent une diversité d’espèces remarquables, ce sont de véritables « écrins de vie ». Ces milieux souvent très fragiles par leur complexe équilibre écologique, sont aussi de merveilleux puits de carbone. Protection des sols, de l’eau, de l’air, donc du climat, connectivité entre les sites pour favoriser le déplacement des espèces afin de maintenir un brassage génétique suffisant pour garantir des populations vigoureuses. Bien que les tourbières soient présentes dans 180 pays de par le monde, elles sont presque toutes menacées, sauf pour quelques espaces protégés placés en réserves naturelles grâce à une évolution des mentalités, des connaissances scientifiques et des moyens législatifs, humains et financiers qui sont alloués pour mener à bien des projets d’envergure considérable que sont les projets LIFE.
Plus loin, définition apportée au comportement d’une espèce dite « envahissante » vs « espèce invasive ». L’exemple choisit ici est celui d’une belle colonie de fougères aigle (Pteridium aquilinum) : c’est une espèce indigène au comportement de dispersion efficace par rhizomes. Jamais elle ne supplantera une autre espèce au point de la faire disparaître. Elle s’établit certes sur une belle étendue si les conditions lui conviennent, mais elle arrêtera sa dispersion à un point donné. Elle peut donc occuper une surface allant de 10m2 à plus de 100m2 sans nuire aux autres espèces. Il s’agit d’une espèce envahissante, simplement.
Ce n’est pas du tout le cas avec les espèces invasives, qui sont d’origine exotique c-à-d qu’elles n’ont pas suivi une co-évolution durant des milliers d’années avec les espèces qu’elles côtoient actuellement, il n’y a donc pas d’équilibre écosytémique. Il n’y a aucune interaction avec les espèces indigènes locales : aucun prédateur (animal, champignon, virus, bactérie, autre plante, RIEN !). Elles peuvent donc se développer sans frein! Elles ont été introduites, soit par les moyens de transport : bateaux avec les eaux de délestage (ballast). Exemple du Crabe bleu en Méditerranée, ou il y a 25 ans, en France via de grandes poteries amenées par bateaux d’Asie (Frelon asiatique à pattes jaunes) = introduction accidentelle, soit par avion (Moustique tigre), ou suite à des comportements « d’évitement » comme le dépôt de déchets verts illicites en bordure de route (Spirée de Douglas,) soit par des lâchers dans les étangs, rivières : Tortue de Floride, Grenouille taureau ou Elodée du Canada, Jussie, … Dans ces derniers cas il s’agit d’espèces qui ont été commercialisées. Un autre cas de figure est celui des échappés d’élevages (Raton laveur, Rat musqué, Écureuil gris, Ouette d’Egypte, Bernache du Canada, Ecrevisse signal, Goujon d’amour, Perche soleil, etc). Mais aussi la propagation par des semences ou des plantes ramenées de voyages en pays lointains, avec l’introduction au 19e siècle de la Balsamine de l’Himalaya et de la Renouée du Japon, ou encore de la Berce du Caucase (années 80) pour agrémenter innocemment les parcs et jardins! Nous avons depuis fait pareil avec le Buddleia, originaire de Chine ou la coccinelle asiatique. Et j’en rajoute avec les conteneurs, les plantes exotiques en pot : Fourmis de feu (4 sp), Vers plats,…
Pourtant, les océans, les mers, les chaînes de montagnes, les déserts, les forêts gigantesques forment depuis toujours des frontières naturelles qui empêchent toute « intrusion » en maintenant les équilibres des écosystèmes. Tout ceci est actuellement perturbé. Et, bien entendu des espèces de notre flore ou faune sont invasives aux Amériques, en Asie, en Afrique et même sur des îles-continents comme en Australie avec l’introduction des lapins. Le problème est devenu mondial et très complexe à gérer.
La journée s’est poursuivie en traversant quelques pessières équiennes = plantations d’une même essence (épicéas) et tous du même âge.
Afin de garantir une bonne continuité de la production de bois face aux dérèglements climatiques, les forestiers cherchent avec les universités depuis plus de 20 ans de nouvelles manières de créer les forêts de demain : associer feuillus et résineux, choisir des essences qui résistent mieux par ex à la chaleur, au stress hydrique. Ne plus désoucher, limiter à 5ha max les coupes, multiplier les placettes, maintenir les arbres morts sur pieds et couchés. Mettre en pépinière des semences issues d’arbres du sud de l’Europe. Espérons qu’il n’y aura aucune espèce au comportement invasif dans tous ces choix.
Ensuite, les pas ont glissé en silence sur les sentes fines à travers des arbres en mélange d’âge et d’espèces. L’ambiance il y est très différente. On s’y sent bien, c’est plus calme, frais, varié. Puis furtivement, le passage sonore d’un corbeau. Ensuite ce fut la montée vers les anciennes landes et vieilles hêtraies. Quelques carex soumis à la loupe et un topo sur les aspects juridiques : Loi de la Conservation de la Nature (1973), la Convention de Berne (1979) avec la première mouture de la Directive Habitats et l’élaboration d’une liste d’oiseaux menacés sur tout le territoire européen, comprenant la protection de leur nids, de leurs oeufs et de leurs habitats. S’en est suivi selon la même logique, les listes des espèces menacées de la Faune et de la Flore (2009), ce qui a permit la mise en place du réseau Natura 2000, formant un ensemble d’espaces protégés par les états membres de l’UE afin de maintenir la biodiversité, dans une logique de développement durable.
En 2019, Natura 2000 constitue le plus grand réseau d’aires protégées au monde (Terres et Mers) avec 27.788 sites pour 1.322630 km2 soit 18% de la surface terrestre et 9% de milieux marins des 27 pays de l’UE. Restons cependant vigilants en tant que citoyens afin que ces mesures de protection demeurent pour toujours et s’agrandissent encore, car à ce jour en Belgique, l’objectif atteint est de 2% de surfaces mises sous protection alors que le but à atteindre, et définit par l’UE, est de 5%!
Enfin, après 10km, passage vers un café local, ici celui d’Odeigne, pour se rafraichir le gosier et échanger encore quelques propos. Merci à toutes et tous pour votre participation intéressée et bien amicale lors de cette guidance passée dans la bonne humeur. A très bientôt ! Eli






































